Votre pire client
Posté le 6 décembre 2010 par Joël | 7 Commentaires
Imaginez-vous dans la peau d’un boulanger. Tous les matins, vous sortez votre marchandise du four et servez vos clients qui se pressent devant l’entrée. Arrive un homme âgé dans une grosse voiture. Il vous félicite pour votre tenue puis vous demande si vous pouvez lui vendre un pain frais, demain soir vers 19h. Vous lui expliquez que c’est impossible mais qu’il peut se servir du distributeur automatique qui offre du pain frais même lorsque la boulangerie est fermée. Celui-ci ne veut rien entendre, il est prêt à vous payer 2 fois le prix mais exige que ce soit vous qui lui serviez son pain, juste cette fois.
Bref, vous attendez dans votre échoppe à partir de 18h, l’heure de fermeture. Votre client arrive à 19h pile, vous paie 2 fois le prix pour le pain et vous demande poliment de le faire encore demain, et puis ce sera terminé. Le lendemain, il arrive vers 19h10, s’excuse de son retard et paie, encore une fois, le double du prix. Ensuite, il vous demande, et promis c’est la dernière fois, de lui fournir une tarte au pomme. Un ami viendra la chercher vers 19h15 et paiera 150% du prix de vente habituel.
Soucieux de rendre service à ce client, vous vous imaginez qu’il doit être une personne importante travaillant tard et qui n’a pas le temps de diner le soir ou de se libérer durant la journée pour acheter son pain. Le lendemain, la tarte est prête et vous attendez patiemment le représentant de votre client qui arrive vers 19h30. Vous lui faites remarquer diplomatiquement que l’heure prévue était 19h15, que ce n’est pas grave mais voilà… La personne bredouille une excuse, elle a eu du mal à trouver le magasin et devait retirer de l’argent pour vous payer. Avant de partir, elle vous tends un papier en vous disant que c’est la commande pour le lendemain.
Trouvant ce procédé assez indélicat, vous décidez néanmoins d’attendre le client le jour suivant pour lui dire ses quatre vérités. Vers 20h, il arrive, vous paie en vous remerciant et s’en va aussi vite, ne vous laissant même pas le temps de vous exprimer. Tant pis, au moins, il n’a pas fait de commande supplémentaire, votre famille commençait à voir d’un mauvais œil vos fins de journée de plus en plus tardives. Le lendemain matin, le téléphone sonne et vous reconnaissez la voix. Le monsieur vous demande s’il est possible de livrer un gâteau d’anniversaire pour demain et de préparer une facture pour le paiement. Vous prenez note de l’adresse, et livrez le gâteau à l’heure dite, 20h30. Votre client prends le gâteau et la facture comportant le prix de la pâtisserie et les frais de déplacement. Il vous explique que le paiement sera effectué dans 6 jours.
Le paiement arrive bien 6 jours plus tard et là, nouveau coup de téléphone. Le monsieur vous demande s’il est possible de lui livrer un pain chaque jour chez lui vers 20h. De temps en temps, il vous appellera pour commander des pâtisseries supplémentaires. Il souhaite payer la totalité, à la fin de chaque mois. Enfin, il aimerait que, en qualité de bon client, vous lui offriez les frais de déplacements. Il ajoute qu’un autre boulanger accepte de le livrer chaque jour gratuitement mais comme il trouve que votre pain est meilleur, c’est vous qu’il a choisi.
Flatté, vous acceptez d’accomplir cette mission et, un mois plus tard, vous recevez votre paiement mensuel correspondant à 30 pains, ni plus, ni moins. En faisant les comptes, vous remarquez que non seulement l’argent que vous avez gagné de cette manière ne couvre pas les frais engendrés par ce client, que vous avez perdu en moyenne 2h30 par jour pour le satisfaire, que vous n’avez plus vu vos enfants le soir et que vous n’avez pris aucun jour de congé complet pendant un mois.
Je vous laisse deviner:
Qui vous demande de travailler en dehors des heures d’ouvertures?
Qui vous demande d’en faire toujours plus en vous disant que d’autres sont prêts à le faire avec moins?
Qui se cache régulièrement derrière des représentants pour vous pousser à travailler un peu plus pour lui?
Qui vous fait faire des heures supplémentaires sans compensation?
Qui vous fait miroiter que vous serez récompensé alors que, dans les faits, vous perdez de l’argent?
Qui décide unilatéralement à quel moment il augmentera votre revenu?
Ce client, près de 26 millions de français et près de 4,5 millions de belge le servent quotidiennement.
Si vous êtes employé, vous devez certainement travailler, jour après jour, pour le pire client que vous pourriez avoir en étant à votre propre compte. Votre employeur achète plus que votre temps : d’une certaine manière, il achète votre vie. Pensez-y avant d’accepter de travailler en soirée ou le week-end… Pensez-y lorsque vous rentrez chaque jour tard alors que votre seule récompense et une petite tape amicale sur l’épaule… Pensez-y lorsque la société pour laquelle vous travaillez fait des bénéfices énormes pendant que votre salaire n’a pas augmenté… Pensez-y lorsque vos collègues se retrouvent sans rien faire pendant que vous êtes complètement débordés… Ou l’inverse…
La « sécurité d’emploi » est une très maigre consolation par rapport aux sacrifices qu’elle engendre.
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Commentaires
7 réponses to “Votre pire client”
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décembre 6th, 2010 @ 21 h 56 min
La façon dont tu présentes les choses est très intéressante.
J’avoue que la métaphore m’a accroché jusqu’au bout…
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décembre 6th, 2010 @ 22 h 08 min
J’ai du me limiter à seulement quelques éléments. Je suis dans une positions où j’entends énormément de choses concernant les méthodes des employeurs et la vue des travailleurs.
Chaque jour, je cotoye des gens qui ont de l’espoir par rapport aux décisions loufoques que certains employeurs trouvent indispensables (comme devoir effectuer 250km par jour pour pianoter sur un clavier à l’aire de l’information). Même si je présente des chiffres, des discours édifiants exprimés et signés par les dirigeants, certains se voilent la face en disant que c’est normal, logique et que tout ira bien.
Conclusion, un manque d’initiative et des erreurs humaines de la part du management grosses comme des maisons font perdre énormément de valeur à la société à la dérive. Ce qui implique dépressions, licenciements et autres réorganisations.
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décembre 11th, 2010 @ 15 h 11 min
C’est très bien amené, écrit et présenté Joel,
où est passé notre droit à la paresse ?
Aujourd’hui le travail est au centre de nos sociétés, certains sont esclaves et heureux de l’être car ils ont le sentiment de s’accomplir avec celui-ci mais au final on perds l’essentiel : la famille, l’échange avec autrui et notre temps qui est le bien le plus précieux.
c’est la productivité qu’il faut augmenter et non pas le temps de travail. Avec la révolution industrielle nous avons su le faire, en augmentant la productivité alors que le temps hebdomadaire de travail a baissé drastiquement. Aujourd’hui on arrive plus à gagner en productivité, du coup pour rester compétitif nous devons travailler plus tout en perdant en pouvoir d’achat. Il faut donc revoir la copie et se concentrer à développer la productivité, c’est en cela que nous gagnerons notre « droit à la paresse »
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Joël Reply:
décembre 11th, 2010 at 15 h 30 min
C’est un plaisir de t’accueillir sur mon blog, merci pour ton commentaire.
Comme dit dans ma réponse à Fnor du blog Humeur Piano, je suis actuellement dans une position de grande visibilité par rapport aux opinions des employeurs comme des employés. J’ai constaté que beaucoup d’employés gémissent le bec grand ouvert vers le ciel en attendant de recevoir la becquée, sans même ajouter la moindre plus-value à leur temps de travail. De l’autre coté, j’ai entendu le constat que la société pouvait tourner avec 1/3 d’effectifs en moins (ce qui est vrai) tout en favorisant les clients qui apportent beaucoup d’argent sans demander de main d’oeuvre supplémentaire. En même temps, la direction veut employer plus de travailleurs pour bénéficier d’une aide financière de la région, veut augmenter le temps de travail de 2h/semaine.
Le monde a besoin d’employés mais dans des cas aussi absurdes, alors que les idéologies stupides croisent des intérêts financiers scandaleux et que les lois votées sont manipulées et retournées contre ceux qui devaient en profiter, le problème est global.
Pour certains, dont je fais partie, ce genre d’absurdité a poussé à mieux réfléchir son temps productif, à maitriser ses revenus plutôt qu’à se focaliser sur ses dépenses. Pour beaucoup d’autres, la situation est intenable et destructrice psychologiquement et économiquement.
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décembre 17th, 2010 @ 1 h 10 min
Je comprends donc qu’a aujourd’hui tu changes de stratégie, tu as abandonné ton activité salariée ? mais pour cela sur quoi comptent tu maintenir ton confort de vie ? c’est du développement personnel à n’en point douter, mais pour moi le développement personnel amène l’individu à être plus productif plus valeur ajoutée avec lui même. Tout bonnement un homme doit gérer sa vie comme il gérerait son entreprise
à bientôt, plaisir partagé d’échanger avec toi
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décembre 17th, 2010 @ 11 h 28 min
Je n’ai pas encore quitté mon emploi mais c’est (plus qu’) un objectif à court terme. J’ai, actuellement, une activité en « après-journée » qui me permet de gagner plus pour chaque heure de travail. Le problème actuel est le manque de clients, je dois paufiner ma stratégie commerciale.
Je dois signer, sous peu, l’acte pour l’achat d’un immeuble et j’ai écrit un guide que je mettrais bientôt à disposition sur mon blog.
Le temps donc de mettre tout cela en place et mon emploi actuel sera derrière moi.
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février 20th, 2011 @ 16 h 02 min
[...] pour devenir celui que j’ai toujours voulu être 2) Le Petit Livre qui bat le marché **** 3) Votre pire client 4) Eric Cantona a tout compris 5) Mes [...]